Il s’agit d’un article en trois parties, sorti tout de suite après la fracassante volte-face de Mussolini (qui avait d’abord été contre, puis pour la guerre) dans L’Avanguardia, journal des jeunes socialistes italiens, qui avait été menacé par la défection de son directeur (d’ailleurs aussitôt exclu). La longueur du texte nous a faits un peu hésiter, mais nous le reproduisons quand même, parce qu’il expose de façon ordonnée les termes de cette grave question, et montre la contribution des jeunes au parti dans les moments difficiles.
La première partie est intéressante, parce qu’elle démolit la thèse obstinée selon laquelle un capitalisme engagé sur la voie de la démocratie pourrait empêcher la guerre. Non seulement il était utopique de croire que la guerre était devenue impossible (« La grande illusion »), mais pour le marxisme elle était INEVITABLE (question qui se pose encore aujourd’hui). Et plus de démocratie ne signifie pas moins de guerre, mais plus de militarisme : thèse que nous partageons depuis un demi-siècle.
La deuxième partie démolit les sophismes selon lesquels le socialisme de 1914 aurait dû admettre la guerre. On y traite des guerres défensives, des guerres nationales et d’indépendance, des guerres démocratiques, et dans chacun de ces cas, on rétablit la position historique du marxisme, ce qui montre que les graves trahisons du mois d’août ’14 n’avaient pas tué le socialisme international.
La troisième partie affronte la proposition de suivre aussi en Italie le chemin des traîtres en préconisant l’intervention de l’État italien contre l’Autriche ; on conteste dans la vivante réalité de l’époque l’interprétation de la guerre dans un sens antiallemand ; enfin on combat les fauteurs de guerre qui la préconisent non comme le produit de mouvements du peuple, mais comme celui des sinistres manœuvres de l’État bourgeois et de la monarchie italienne, avec une violente invective contre cette offre de renégats : sacrifier les meilleures vies du jeune prolétariat.
Cette invective se situe sur un plan correct du point de vue théorique, car il ne s’agit pas d’horreur de la violence et du sang, ni de crainte de sacrifier sa vie, mais on affirme dans quel sens révolutionnaire la jeunesse l’offrirait sans hésiter. Ainsi le mouvement rouge des jeunes remplit sa tâche de combattre le militarisme et de soutenir le parti contre tout danger de corruption opportuniste et social-patriotique.
I
C’est au moment où le militarisme se déchaîne pratiquement partout dans le monde, que les valeurs de la propagande antimilitariste sont violemment attaquées précisément par ceux qui en étaient les partisans les plus résolus. Cela signifie-t-il que les événements actuels condamnent de façon si évidente la théorie et la tactique socialistes jusqu’ici acceptées ? Les cadres théoriques de notre conception du devenir social et du processus de l’histoire sont-ils brisés de façon telle que notre action pratique doive prendre précipitamment une autre direction ? Bon nombre de camarades semblent le penser et se débarrassent comme si c’était un inutile bagage doctrinal, de ce qui était hier le contenu de leur pensée et inspirait leur action. Naturellement ils croient être ainsi tout aussi socialistes qu’auparavant et avoir seulement apporté - avec quelle admirable sollicitude ! – à leurs convictions la rectification imposée par l’éloquente leçon des faits. C’est ainsi que nous voyons glorifier la guerre au nom du socialisme révolutionnaire, du syndicalisme, de l’anarchisme comme si c’était une phase et un épisode du processus historique d’où naîtra la nouvelle société, et qui pourra, selon que tel ou tel triomphe, accélérer son avènement ou lui infliger un retard d’une durée imprévisible. Il manque cependant un accord sur le sens de cette gigantesque crise historique, car certains font dépendre la salut de la démocratie, de l’Internationale et de je ne sais quoi d’autre, de la victoire de la Triple Entente, certains autres de celle des Allemands, et les uns et les autres depuis tous les coins d’Europe incendiés ou proches de l’être, se moquent des rares fossiles qui osent s’en tenir à l’ancienne plateforme du socialisme antimilitariste et qui pensent et agissent en conséquence. Il suffit de citer Sudekum et Hervé.
Eh bien, au risque d’être traités de réactionnaires, nous demandons à prendre la parole en défense de l’antimilitarisme « ancien style ». Il s’entend que nous n’exposons pas des cas de conscience personnels et ne discutons pas ceux d’autrui. Nous analysons seulement, de façon nécessairement sommaire, les événements, et nous nous permettons de montrer pourquoi ils n’ont ni surpris ni ébranlé notre pensée socialiste. Obstination aveugle ! Mais une obstination qui a, modestement, des arguments à avancer.
LA GUERRE ÉTAIT « IMPOSSIBLE » ?
A ce qu’il paraît, nous faisions tous une grande propagande antimilitariste justement parce que nous étions sûrs qu’il n’y aurait plus eu de guerres entre les grandes puissances européennes. La guerre ayant éclaté, la base de ce typique antimilitarisme aurait logiquement disparu, et tout socialiste aurait eu le droit de dire : la guerre est là, il ne reste plus qu’à choisir le moindre mal et à prendre parti pour tel ou tel. Raisonnement qui depuis les socialistes des États engagés dès le début dans la guerre s’étendait jusqu’à ceux des États neutres. Mais quand et comment le socialisme avait-il prophétisé qu’il n’y aurait plus eu de guerres ? Et dans ce cas, quelle raison restait-il de travailler à la propagande antimilitariste avec la presse, dans les meetings, avec le « Sou au soldat », et avec l’organisation des jeunes socialistes ?
En vérité la thèse selon laquelle la guerre était impossible avait été surtout formulée dans le fameux livre de Normann Angell – un bourgeois – avec la monstrueuse conception bourgeoise de la paix armée, et dans le concept typiquement antisocialiste selon lequel la civilisation procéderait par évolution et éducation, en ouvrant les yeux des gouvernés et des gouvernants sur l’énorme erreur et l’évidente folie d’une conflagration européenne, étant donnés « les moyens modernes de destruction ».
Puisque la bourgeoisie des différents États ne pouvait pas ne pas être consciente de l’énorme dommage qui lui serait venu de la guerre, sans exclure les vainqueurs, on pensait que les classes dominantes et les gouvernements qui en sont l’expression auraient à tout prix évité cet énorme affrontement. On avait aussi envisagé, dans le grand mécanisme de l’économie moderne, la complication du très vaste entrelacement des échanges et des rapports internationaux, qui était arrivé à un point que l’histoire n’avait jamais enregistré et qui était constitué de fils très délicats que la guerre aurait rompus, en causant la ruine économique de toutes les classes sociales. On était donc sûrs que les diverses bourgeoisies n’auraient pas couru au suicide. Mais la clé de la conception socialiste est au contraire qu’en régime capitaliste la classe dominante ne peut pas gouverner et contrôler les forces qui se dégagent des actuels rapports des formes de production, et est elle-même victime de certaines contradictions inévitables du régime économique, qui ne répond pas aux exigences de la grande majorité des hommes. Le grand tableau marxiste de la production capitaliste met en lumière ces contradictions et l’impuissance de la bourgeoisie à les dominer. Puisque les moyens de production et d’échange ne sont pas encore socialisés, il n’est pas possible de les employer rationnellement, il n’existe pas un juste rapport entre les besoins et la production, qui n’est fondée que sur l’intérêt du capitaliste; et de tout cela dérivent les colossales et désastreuses crises économiques qui bouleversent les marchés, les absurdes surproductions qui font que l’abondance engendre le chômage des salariés et la misère, et qui ont pour ultime conséquence la ruine de certains des capitalistes eux-mêmes, dans l’intérêt desquels est montée la monstrueuse machine de la présente économie. Il s’ensuit – nous continuons à récapituler - que la vie moderne n’est pas une évolution continue vers plus de civilisation, mais est le parcours de la fatale parabole qui, à travers une accentuation des luttes de classe et une aggravation du malaise des travailleurs, aboutira à la chute finale du régime bourgeois.
Eh bien, parallèlement à ce processus, par lequel la classe dominante prépare sans pouvoir l’éviter son suicide historique, nous assistons à une autre absurdité : le développement des moyens de production dans le domaine économique, la diffusion de la culture dans le domaine intellectuel, la démocratisation des États dans le domaine politique, au lieu de préparer la fin des guerres et le désarmement des armées fratricides, conduisent à une intensification des préparatifs militaires. S’agit-il d’une survivance d’autres temps - par exemple l’époque féodale – ? Est-ce un retour aux siècles de la barbarie, ou n’est-ce pas plutôt une caractéristique essentielle du régime social moderne, bourgeois et démocratique ? Nous remarquons en tout cas que ces bourgeoisies d’État qui en temps de paix ne parviennent pas à contrôler la production et à conjurer les catastrophes financières, sont également incapables, même si elles le veulent, d’empêcher que n’éclatent les guerres, lesquelles se présentent comme l’issue unique et fatale de situations économico-politiques où les États se trouvent plongés.
D’ailleurs le dommage que les bourgeoisies reçoivent de la guerre est-il si immense ? Sans doute celle-ci provoque-t-elle une destruction de capitaux, mais la bourgeoisie comme classe est intéressée, plus que par la possession matérielle des capitaux, par la conservation des rapports juridiques qui lui permettent de vivre sur le travail de la grande majorité. Ces rapports, intérieurs aux nations, consistent dans le droit de monopoliser les outils de travail, qui sont à leur tour le produit d’un autre travail de la classe prolétaire. Pourvu, pour être plus clairs, que reste intact le droit de propriété privée sur les terres, les maisons, les mines, les usines, le prolétariat reconstruira les machines, les usines etc. et les rendra à ses exploiteurs, en ressentant toutes les conséquences du manque de produits de consommation, mais en reconstituant les capitaux nécessaires à la vie de tous, pour en faire à nouveau le monopole de quelques-uns. Naturellement bon nombre de bourgeois, en tant qu’individus, seront emportés, mais d’autres les remplaceront. On observe que la guerre anéantit l’organisme complexe des rapports financiers et bancaires, de la circulation de l’argent ; mais les gouvernements bourgeois y suppléent en partie avec des mesures spéciales qui suspendent la vie économique ordinaire, et en partie ils comptent y remédier par l’indemnité qui revient au vainqueur. En conclusion la guerre, désastreuse à tous points de vue pour le prolétariat, est aujourd’hui malheureusement possible ; et la bourgeoisie, si elle voit entamée sa richesse matérielle, observe la conservation, et peut-être même le renforcement des rapports potentiels qui permettent de la reconstituer, car la lutte de classe s’assoupit et s’éteint dans l’exaltation nationale. Il y a des complications imprévisibles, dues à une vague de révolte devant tant de souffrances ; révolte qui aurait cependant peu de chances d’aboutir, car menée par un peuple épuisé, exsangue et avec l’esprit obscurci par des haines sanglantes envers les prolétariats d’au-delà des frontières.
GUERRE ET DÉMOCRATIE
Étant donnés les progrès de la technique, les canons, les explosifs, les navires que l’on construit aujourd’hui sont sans commune mesure plus puissants que les anciens moyens offensifs. Le développement de l’économie bourgeoise et l’énorme importance prise par les organismes d’État, qui concentrent en eux tant de fonctions vitales, permettent à ceux-ci d’investir dans la préparation de la guerre des ressources financières ignorées des anciens monarques et condottières de toutes les époques. De plus, les liens par lesquels les États modernes ligotent, sous le vernis de la civilisation démocratique, tous les individus, deviennent peu à peu si étroits que l’État peut disposer de masses énormes de soldats, en suçant jusqu’au dernier homme valide dans les populations. L’État militaire dispose d’un grand nombre de soldats entraînés au maniement des armes et de vétérans, grâce au service militaire obligatoire, introduit systématiquement après la révolution française (il a été décidé justement en France par la Convention). L’immense réseau de chemins de fer qui est à la disposition des États modernes permet de déplacer et de mobiliser en quelques heures des masses énormes d’hommes, recrutés, armés et conduits à la frontière par millions et millions avec une vitesse impressionnante. Arrêtez-vous un instant par la pensée sur le spectacle des mobilisations modernes ! Quelle plus grande insulte à la liberté individuelle que celui-ci, qui est rendu possible par la prétendue civilisation et par la nature des États en régime bourgeois et démocratique ? Les guerres antiques ne présentaient rien de semblable. Les armées étaient beaucoup moins nombreuses, elles étaient, pour des raisons techniques, formées en grande partie de vétérans, tous volontaires ou mercenaires, et le recrutement forcé était limité, épisodique et beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui. Une grande partie des travailleurs étaient laissés à leurs champs et à leurs métiers ; faire le soldat était une profession ou une libre décision – on ignorait les énormes masses d’aujourd’hui et les massacres des batailles livrées avec les armes modernes. Les invasions barbares elles-mêmes étaient des migrations de peuples qui se déplaçaient avec leurs familles, leurs troupeaux et leurs instruments de travail, afin de piller des terres riantes et fertiles pour le bien-être de tous – même si celui-ci était assuré par la force brute – alors que le soldat moderne, même s’il survit après une guerre victorieuse, retourne à sa vie d’exploitation et de misère, probablement aggravée, après avoir laissé chez lui sa famille qui soutient l’État, avec quelques centimes.
Les guerres de l’époque féodale étaient elles aussi différentes. Les grands revêtaient aussi l’armure personnellement et risquaient leur vie, suivis par quelques milliers d’hommes en armes, pour lesquels la guerre était un métier, avec les risques inhérents à tout métier. La guerre à laquelle nous assistons n’est donc pas un retour à l’époque barbare ou féodale, mais un phénomène historique propre à notre temps, qui advient non malgré l’actuelle civilisation, mais justement à cause du régime capitaliste, qui sous l’apparence de la civilisation cache une profonde barbarie. La possibilité et la fatalité de la guerre sont inhérentes à la nature des États modernes, qui dans un régime de démocratie politique conservent l’esclavage économique et étendent leur propre surpuissance, fondée en apparence sur le consentement de tous, au point qu’une poignée de ministres représentants de la classe dominante peut envoyer en 24 heures sur la ligne du feu et de la mort des millions d’hommes qui ne savent ni contre qui, ni où, ni pourquoi on les envoie : fait impressionnant qui égale le maximum d’arbitraire tyrannique qui au cours des siècles a opprimé des multitudes humaines.
II
LA « FAILLITE DU SOCIALISME »
La seule force qui se soit sérieusement opposée au militarisme de tous les grands États européens, c’était l’esprit socialiste du prolétariat. Le fait que la guerre ait éclaté prouverait donc, selon certains, la faillite théorique et pratique du socialisme.
Or jamais celui-ci n’a pris sur lui la tâche d’améliorer radicalement le monde présent, mais celle d’en transformer les bases, en considérant que cette transformation serait seule capable de mettre fin aux souffrances de la classe exploitée (il est entendu que nous traitons toute la question du point de vue du socialisme révolutionnaire). C’est seulement dans le régime socialiste, avec le communisme des moyens de production et d’échange, que l’humanité pourra dominer les forces productives, en éliminant l’oppression sociale et la misère (Marx), et c’est seulement dans la société sans classes que les guerres seront impossibles. Nous refusons l’antimilitarisme réformiste, qui rêve d’une nation armée et ne s’aperçoit pas que l’évolution des États bourgeois, surtout les plus démocratiques, se déroule précisément dans le sens opposé.
C’est la révolution sociale qui mettra fin à la guerre. Sans accepter le moins du monde le dilemme mussolinien bien connu qui préconise la grève générale en cas de mobilisation, nous notons qu’une tentative révolutionnaire aurait toujours plus de possibilité d’aboutir en temps de paix qu’à la veille de la guerre.
Le prolétariat a déjà fait quelques tentatives révolutionnaires communistes, et elles ont échoué ; d’autres échoueront sans doute encore et cela ne condamne pas le socialisme pour autant. Ce qui s’est écroulé dans les événements actuels, c’est le rêve d’une Europe bourgeoise, démocratique et pacifiste.
Mais s’il y a eu un insuccès indiscutable du Socialisme, c’est que, non seulement il n’y a eu aucune tentative sérieuse d’opposition, mais les partis socialistes nationaux ont presque tous adhéré à la guerre. Ceci est certainement très grave. Mais nous, socialistes italiens, qui avons une position – commode si on veut – de spectateurs, nous pouvons en discuter les causes, peut-être même en chercher les remèdes, et peut-être tenter d’appliquer les remèdes à notre situation actuelle en faisant déboucher la théorie dans la pratique. La foi socialiste, qui est le revêtement idéel des intérêts du prolétariat, est le résultat des conditions économiques des grandes masses ouvrières ; et dans le cas des intellectuels elle est l’effet d’un processus psychologique et mental particulier, sur lequel l’enquête est plus difficile. Comment, sous la pression des courants militaristes et patriotiques, les directives des différents partis socialistes ont-elles vacillé ?
Ce n’est pas difficile à comprendre.
Le militarisme est l’adversaire le plus redoutable de notre propagande justement parce qu’il ne se fonde pas sur la persuasion, mais sur la formation d’un milieu forcé et artificiel, dans lequel les rapports vitaux sont complètement différents de ceux du milieu ordinaire.
Le travailleur, devenu soldat, arraché au voisinage de ses amis, parents, connaissances, et à la vie de l’usine, voit son droit de discuter supprimé, son individualité diminuée, sa liberté annulée, et il devient fatalement un automate, un jouet aux mains de la discipline.
Le rappelé qui reprend l’uniforme retourne automatiquement sous l’influence du milieu militaire. Le plus petit geste de révolte est puni de mort. La désertion est pratiquement impossible. La révolte collective exigerait une concertation et une entente irréalisables.
D’autre part, en quelques heures le militaire est transporté ailleurs, dans des pays qu’il ne connaît pas, et parmi d’autres soldats qu’il voit en grande partie pour la première fois, il manque de toute nouvelle en dehors de celles qui proviennent de ses chefs : il lui reste une seule solution : obéir aveuglément et se battre contre l’ennemi dans l’espoir de la victoire. De toute façon, sa mentalité est si violemment forcée et altérée, qu’il n’est pas étonnant qu’il finisse par trahir ses convictions socialistes, qui le plus souvent se limitent au fait d’avoir donné sa voix à un candidat socialiste. Pour les chefs, les dirigeants du parti, la chose est différente. Mais eux aussi sont victimes d’une influence du milieu. Leur culture supérieure en fait souvent des socialistes imparfaits. Ils ont trop de liens intellectuels avec les idéologies bourgeoises. Peu d’entre eux ont répudié tout sentiment patriotique et presque tous se sentent plutôt que des représentants de la classe prolétaire, des représentants de la Nation.
Leur programme de démolisseurs laisse trop de place aux responsabilités de qui participe à la défense d’un État. Donc, alors que les gouvernements bourgeois, quelle qu’ait été leur œuvre avant la guerre, assurent qu’ils y ont été entrainés malgré eux, pour défendre les intérêts suprêmes de la nation, et demandent que le pays leur accorde une confiance unanime, première cause de succès…, alors le député socialiste hésite et se laisse emporter par le courant de l’enthousiasme. Dans ce moment critique de l’histoire, les parlements, orgueil de la démocratie, n’ont fait que ratifier sans discuter la politique bestiale et meurtrière des gouvernements. Quand on admet au nom de la démocratie une catégorie de guerres, il sera toujours très facile à la classe dominante, qui seule a les éléments de la situation, de dire que sa guerre rentre dans cette catégorie, et d’arracher l’adhésion des socialistes, en appelant éventuellement leurs leaders à participer au ministère pour la défense nationale. C’est ainsi qu’ont été embobinés les socialistes français, autrichiens, allemands, etc. Faut-il le démontrer ?
Le socialisme devra tirer de ces graves défaites des enseignements vitaux : remettre l’action antimilitariste sur des bases plus solides, revoir dans un sens plus révolutionnaire l’action parlementaire, si riche jusqu’ici d’amères déceptions. Au lieu - nous y reviendrons plus loin -de s’adapter à un socialisme national, le prolétariat devra demain être plus ouvertement antimilitariste, - et définir son attitude face au patriotisme, vieille embûche de ses pires ennemis. Nous, socialistes italiens - pour tirer au passage une première conclusion - nous devrons même refuser à l’État notre solidarité dans la défense nationale, sans quoi nous serions victimes d’une autre colossale tromperie, égale à celle de la guerre de Lybie.
LA GUERRE QUE LE SOCIALISME « DEVRAIT ADMETTRE »
Contre la position anti-guerre de nombreux socialistes affirment 1) que les socialistes doivent participer à toute guerre de défense nationale contre une agression étrangère ; 2) qu’ils ne peuvent se désintéresser des guerres de nationalité, parce que la disposition de toutes les nationalités au sein de leurs frontières naturelles serait un présupposé nécessaire de l’avènement du socialisme; 3) que dans une guerre de nations organisées de façon plus démocratique contre d’autres moins évoluées socialement, les socialistes devraient prendre parti pour les premières contre les secondes. Dans les deux derniers cas, la thèse belliciste irait de la simple sympathie à l’intervention personnelle, et à faire pression sur leur propre État pour le pousser à intervenir militairement dans le sens désiré.
Eh bien, ces trois failles ouvertes dans l’antimilitarisme se fondent sur des dégénérescences sentimentales qui sont la totale négation du socialisme. Avant tout, elles se contredisent entre elles de façon évidente. Si la France avait attaqué l’Allemagne pour reprendre l’Alsace-Lorraine (c’est un exemple), les socialistes allemands auraient-ils dû défendre leur patrie contre elle au nom du principe de nationalité et de la démocratie ? Et dans les guerres coloniales, qui sont des guerres d’agression et d’oppression, mais d’extension de la civilisation démocratique, que doivent faire les socialistes ? Ces sophismes dérivent d’une erreur fondamentale, qui consiste à vouloir distinguer le tort et la raison dans des compétitions qui sont résolues non par la justice, mais par la violence brutale. En outre ce sont des distinctions que ne pourrait faire que celui qui disposerait d’une force capable de résoudre les conflits et d’y mettre fin, et non celui qui par son intervention ne pourrait que déplacer les probabilités des résultats de la guerre, tout en augmentant en tous cas de façon certaine l’étendue et les conséquences de la haine et de la revanche.
LA GUERRE DE DÉFENSE
Nous ne rappellerons pas intégralement les idées selon lesquelles les prolétaires n’ont aucun intérêt à défendre avec la patrie et sur les frontières nationales. Nous dirons simplement que dans toutes les guerres l’attaque et la défense sont réciproques et souvent simultanées. L’attaque est un mot élastique. Entend-on par là le fait de violer les frontières ? Mais - militairement - il pourrait être imprudent d’attendre : il faut prévenir ce fait, en rompant par une contre-invasion les tentatives ennemies. Entend-on par attaque la rupture des relations diplomatiques ? Mais, d’après des livres de couleurs différentes, aucun gouvernement ne manque d’arguments pour en reporter la responsabilité sur l’autre. Entend-on par agression le fait de préparer la guerre ? Alors tous les États modernes sont agresseurs, puisqu’ils construisent sans arrêt des navires et des canons et qu’ils accroissent continuellement les effectifs de leurs armées. Sans aller plus loin, il en résulte que l’adhésion à l’éventuelle défense nationale est un chèque en blanc signé par les socialistes aux mains des gouvernements bourgeois, qui pourront l’utiliser comme ils veulent. Pour justifier la guerre de Lybie, on a dit que les Turcs avaient déshonoré une jeune fille italienne. C’est la très vieille histoire du loup et de l’agneau.
LES GUERRES DE NATIONALITÉ ET D’INDÉPENDANCE
Venons-en au problème des nationalités.
Est-il vrai qu’avant de parler d’une action socialiste internationale, il faudrait résoudre tous les irrédentismes et donner à tous les peuples une organisation politique selon les nationalités ?
La chose doit être examinée un peu plus profondément. Lorsque le régime féodal a fait place à la bourgeoisie moderne, celle-ci a écrit en gros caractères dans son programme idéaliste de classe révolutionnaire le postulat des revendications nationales. La révolution bourgeoise paraissait faite dans l’intérêt des peuples, plutôt que dans celui d’une nouvelle oligarchie, justement parce qu’on mettait en relief son caractère politique et non économique. Les philosophes bourgeois croyaient que tout esclavage aurait disparu avec l’élimination de la domination d’un peuple sur l’autre et avec l’égalité politique des citoyens devant la loi. Le socialisme a plus tard démontré qu’il y a une autre raison, plus substantielle et plus profonde, du malaise des masses, c’est l’oppression de classe, y compris à l’intérieur des groupes nationaux. Mais sans ôter au problème des nationalités sa grande importance historique, nous remarquons qu’une solution partielle, mais assez étendue, a déjà eu lieu, et ce au moyen de guerres révolutionnaires, à l’époque héroïque de la bourgeoisie, lorsque le militarisme n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui et qu’avec quelques milliers d’hommes rassemblés de bric et de broc on abattait les bastilles comme on libérait les nations. Cette époque historique a abouti à la formation et à l’organisation des grands États modernes, dans lesquels la bourgeoisie, moins idéaliste qu’autrefois, exploite largement le prolétariat et fait œuvre de conservation.
Aujourd’hui les guerres sont faites par les États et non par les « Nations ». Elles aboutissent à la victoire de l’une ou de l’autre puissance, qui bien peu préoccupée de principes romantiques étend son influence économique et politique sur les peuples de toutes les races et de toutes les couleurs. Sans aller plus loin, la disposition par nationalités est désormais devenue impossible à atteindre. Les motifs des guerres sont tout autres. Leurs résultats dépendent de coefficients économico-militaires, et comme la richesse et la force armée sont aux mains des États les plus solides, les solutions des problèmes de guerre sont des questions d’États et non de nations. D’ailleurs le fameux principe de nationalité est quelque-chose d’insaisissable. Mis à part quelques exemples classiques, les questions d’indépendance nationale sont controversées. Les raisons historiques, géographiques, ethnographiques autorisent les solutions les plus contradictoires. Même en admettant la concorde et la bonne volonté de tous les États européens, le fameux dispositif qui nous permettrait de travailler ensuite à abattre la bourgeoisie ne serait pas non plus possible. Et un problème aussi difficile à résoudre pacifiquement, on voudrait le confier aux aléas de la guerre, au sort ambigu des armes ! Mais toute guerre créera au moins autant de problèmes d’irrédentisme qu’elle n’en aura détruits. Et les rivalités, les alliances seront toujours plus absurdes et compliquées. Le prolétariat socialiste devrait adhérer à ce jeu sanglant au lieu de se consacrer dès maintenant et sans aucun préjudice à préparer l’effort révolutionnaire ?
Après la classique guerre nationale des Balkans contre la Turquie, les nationalités libérées se sont massacrées entre elles. Le Japon est aujourd’hui allié à la Russie. Les boers se battent sous le drapeau de l’Angleterre. Toutes les guerres des dernières années cadrent très mal avec le vieux cliché des nationalités. Et le nationaliste qui se pose aussi le problème de la libération, du triomphe et de l’hégémonie d’une nationalité est plus logique que le « socialiste » qui veut les libérer et les concilier toutes, mais au moyen d’une série de guerres sanglantes qui devraient être singulièrement éduquées pour aboutir à cet objectif.
LES GUERRES DÉMOCRATIQUES
Il reste l’autre prétendue raison d’une participation socialiste à la guerre : la nécessité de favoriser le triomphe des nations les plus civilisées, les plus évoluées, les plus démocratiques, sur celles arriérées dans le processus historique et social. On invoque donc pour cela la fameuse nécessité d’accélérer l’achèvement de l’évolution bourgeoise, qui est l’argument principal pour transiger de toutes les façons. Cela conduirait à approuver sans hésiter les guerres coloniales en tant que guerres civilisatrices, contre l’opinion unanime de tous les socialistes, et contre l’autre principe de l’opposition aux guerres d’agression, qui nous trouve tous du même avis. Dans la guerre italo-turque, les socialistes italiens auraient dû être contre, parce que l’Italie plus ou moins démocratique était face à une Turquie même pas féodale.
Mais l’idée la plus fondamentalement erronée est celle qui voudrait que des tendances politico-sociales des différents États prévalent les unes sur les autres par les guerres et se répandent dans l’univers selon le sort des armes. Ces tendances dépendent de conditions économiques et sociales d’ordre interne au sein de chaque État, elles se modifient selon le déroulement de luttes de classe et de parti et elles trouvent leurs solutions dans les révolutions, les guerres civiles.
Dans les guerres extérieures les États ne se donnent pas la peine de combattre pour faire triompher dans le monde un principe plus ou moins académique ou philosophique de démocratie ou d’absolutisme. Dans leurs rapports internationaux les États vivent de façon tout à fait amorale et inspirée par le plus grand égoïsme. Les États qui imposent à leurs sujets de s’inspirer de certaines normes pour rendre possible la vie en société, ne reconnaissent aucune loi dans les relations internationales, et même en temps de paix ils utilisent les armes de la tromperie, de la ruse, de la corruption, de l’espionnage, pour en temps de guerre avoir recours à l’ultime argument de la violence sans loi.
Ce qu’on appelle le droit international est en vigueur tant qu’une nation n’a pas intérêt à le violer ; appliqué aux grands États modernes c’est une utopie, car il n’existe pas de droit lorsqu’il manque une autorité dotée d’une force supérieure capable d’en imposer l’observance. Chaque gouvernement ne voit et ne peut voir que l’intérêt cynique de son propre État (c’est consciemment que nous disons toujours État et non « nation ») et vise à le conserver et à le défendre contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Quel que soit son parti et son école philosophique, l’homme de gouvernement agit toujours comme un féroce conservateur. La liberté qu’il accorde aux sujets est en rapport avec la nécessité de conserver l’équilibre intérieur entre les forces économiques et politiques des classes et des partis. Il existe plusieurs écoles de gouvernement, mais ce sont des méthodes différentes pour garantir la puissance maximale de l’État, et en dernière analyse de l’oligarchie économique que celui-ci personnifie. Par conséquent les gouvernements ne tendent pas à faire triompher un principe à l’intérieur d’une nation – et encore moins à le diffuser à l’extérieur par les armes – mais seulement à renforcer l’État et à défendre son intérêt de la façon la plus adaptée. Il est sûr que cette tendance se cache derrière les belles phrases sur la civilisation, la démocratie, le progrès – ou éventuellement l’ordre, la religion, le loyalisme monarchique etc. Mais le but est unique. Les croisades, les guerres napoléoniennes, celles de la Restauration, toutes les Saintes Alliances, s’inspiraient de tout autres motifs que les raisons mystiques et philosophiques énoncées par la propagande universelle.
Les nations modernes régies par un système démocratique, dans les colonies oppriment et tyrannisent leurs sujets en raison de la force moins grande de ces derniers. L’Angleterre, l’Allemagne, la France, l’Italie, ont toutes une honteuse histoire coloniale. C’est pour cela qu’on ne peut s’attendre à ce que certains principes modernes soient assurés par la victoire militaire des pays où ils sont déjà répandus, particulièrement à l’époque moderne, qui n’est plus une époque héroïque comme celle où la bourgeoisie se formait et pouvait encore avoir certaines générosités.
D’autre part le triomphe d’un régime démocratique est-il toujours un pas en avant vers le socialisme ? Si nous refusons d’aider la démocratie bourgeoise aussi bien dans les conflits intérieurs qui l’opposent aux classes féodales et aux partis cléricaux que logiquement dans son développement ultérieur, et ce en raison de notre intransigeance, pourquoi devrions-nous favoriser ses succès militaires, qui sont une manière si discutable de faire une propagande de principe, et sont très peu susceptibles d’assurer un certain quotient de progrès ?
Donc avant tout la « démocratie » ne se répand pas dans le monde au moyen des baïonnettes, et deuxièmement depuis longtemps elle ne mérite plus notre sympathie ni notre appui.
Le phénomène - tellement cité ces jours-ci comme une vérité indiscutée - se produit peut-être précisément en sens inverse. Les victoires militaires sont un facteur de retournements politiques. Après l’épopée napoléonienne la France a subi la Restauration. Après Sedan on a eu au contraire la république et une tentative socialiste : la Commune. Toute guerre, en déterminant la fameuse unanimité nationale des partis et des classes, et en rehaussant le prestige des institutions et de l’armée, quels qu’en soient la cause et l’aboutissement, n’est-elle pas un pas en arrière par rapport à nos aspirations révolutionnaires, dont le moyen naturel est la lutte de classe ?
III
On dira que les considérations qui précèdent sont de nature très générale, et que les événements les infirment. Voyons comment et pourquoi. Les socialistes qui sont pour l’intervention de l’Italie en faveur de la Triple Entente disent que celle-ci représente la démocratie contre l’absolutisme et le militarisme (?), et que sa victoire assurera la résolution des fameux problèmes nationaux. Dans un moment historique aussi décisif, le Parti Socialiste Italien devrait abandonner les dissertations abstraites et prôner l’intervention armée de l’État italien.
Il ne s’agit donc pas d’une guerre défensive, puisqu’on se propose d’intervenir, c’est-à-dire d’attaquer. Il reste les deux autres motivations : guerre nationale et guerre démocratique.
Selon l’appréciation courante, l’Allemagne, État encore semi-féodal, dominé par les cliques militaristes et par un empereur qui rêve d’hégémonie sur le monde, aurait assailli la France et la Russie en réalisant un plan préparé depuis longtemps, en entraînant avec elle l’Autriche et en prétextant l’attentat de Sarajevo pour faire éclater le litige entre les Slaves et les Allemands. L’Angleterre serait intervenue parce qu’elle était émue par la violation de la neutralité de la Belgique, et le but actuel des puissances de la Triple Entente serait d’affaiblir l’arrogance germanique afin de résoudre les problèmes de nationalité, d’assurer le triomphe de la démocratie sur le militarisme et même -selon un certain comité subversif romain - d’offrir aux peuples un échantillon de socialisme sous la forme d’un système de travail et de justice sociale (?!). Or cette description du moment présent qui devrait nous rendre partisans de la guerre et se voudrait l’ultime expression de l’objectivité la plus éclairée, est on ne peut plus partiale ; elle dérive d’une foule de préjugés et de sentimentalismes, enferme la réalité dans un cadre conventionnel, tout en prétendant se moquer de la position des socialistes qui ne sont pas ébranlés par cette marée rhétorique, et en les accusant de vouloir enfermer le rythme immense de l’histoire dans un petit nombre de formules préconçues…
Il faudrait du moins, avant d’exprimer un jugement, entendre l’autre son de cloche. Selon les Allemands, et selon l’opinion commune des neutres qui ont des sympathies pour l’Allemagne, cela signifie simplement mettre les choses à l’envers. L’Allemagne moderne, industrielle, riche de forces d’expansion commerciales, et qui n’est inférieure à personne dans le domaine de la science et de la culture, réagit contre le danger de l’absolutisme russe, qui veut l’étouffer sous la pression des masses slaves, encouragée en sous-main par l’Angleterre, qui voit grandir sur les mers une nouvelle rivale. L’Allemagne se défend et s’oppose à l’expansion du tsarisme. Hérésies ? Oui, que des hérésies, car tous les États se moquent totalement que la démocratie se répande et que le socialisme se rapproche… Mais tous les États ont intérêt et besoin, pour conjurer les désordres intérieurs, de tromper le peuple en présentant la guerre comme la seule solution pour sauver la patrie en danger, et en prétendant qu’ils y ont été contraints et forcés malgré eux.
Nous ne discuterons pas longtemps des causes de la guerre. Tous la préparaient depuis des dizaines d’années. Si l’empereur Guillaume s’agitait en en brûlant d’envie, les Franco-Russes formaient entre eux une monstrueuse alliance, Monsieur Poincaré buvait à la santé de la guerre et la bourgeoisie française se battait pour obtenir le service de trois ans.
La politique philanthropique de l’Angleterre a été accusée d’hypocrisie par Keir Hardie en pleine Chambre des Communes après que la guerre a éclaté. Les socialistes russes ont quitté la Douma en signe de protestation contre les déclarations bellicistes du tsar. Les Allemands, Autrichiens et Français ont tous été pour la guerre, et chacun est persuadé qu’il se bat pour une cause juste. Tous sont victimes de daltonisme national.
Dire que l’Allemagne d’aujourd’hui est féodale est une énorme exagération. Si certaines formes politiques n’ont pas évolué, cela n’autorise pas à méconnaître le stupéfiant développement économique et social de l’Allemagne au cours de la dernière génération. Autour de l’Empereur il y a une aristocratie agraire, vestige d ’autres temps. Le prestige de l’armée est élevé. Mais alors, de grâce, que dire de l’aristocratie agraire anglaise qui entoure son roi en faisant survivre le Moyen-Âge dans le tourbillon de la vie moderne anglaise ? Que dire de l’amour fanatique des Français pour l’armée ?
Et comment effacer de ce rose tableau la grande tache noire du despotisme russe ?
En Prusse il existe un suffrage restreint, mais le suffrage universel en vigueur en Belgique n’empêche pas qu’on la dise un parangon de démocratie uniquement parce qu’elle a été envahie. Mais une sotte convention fait que quand on parle de l’Allemagne, on dise « l’Allemagne du Kaiser », de la France, « la France de ‘89 et de la Commune », de la Russie, « la Russie révolutionnaire de 1905 ». Allons donc, c’est un peu trop ! On ne se rappelle donc pas l’Allemagne de la Réforme et du marxisme, la Russie autocratique et liberticide, l’Angleterre et la France ploutocratiques, dont les coffres-forts ruissellent de sang humain… ?
Mais à part ce labyrinthe d’observations et de réminiscences, accessible à tout jeune collégien, il reste, du point de vue socialiste, le fait indéniable qu’il n’y a pas d’antithèse entre militarisme et démocratie, et que l’aptitude militaire de l’Allemagne est à mettre en rapport avec son développement industriel moderne, et non avec des traditions d’une autre époque. Le militarisme est international.
D’autre part, seuls des naïfs peuvent croire que les États de la Triple Entente combattent pour les … « États Unis d’Europe », et pour rétablir les nationalités dans leurs frontières. Les classes supérieures de France et d’Angleterre rêvent déjà du partage de l’Allemagne - sans parler de l’Autriche ! - et de même que le Kaiser aspirait à marcher sur Paris, de même le tsar a hâte de déverser sur Berlin son immense armée. Il n’y a de place que pour la violence, et pas d’autre désir que l’anéantissement de l’ennemi. Les peuples en sont l’instrument comme la poudre et le plomb des projectiles. Les cabinets et les états-majors étudient comment attaquer sans faire l’économie du matériel humain. Par contre on économise sur les unités des flottes, qui coûtent des millions et qu’on ne pourrait reconstruire qu’après des années….
En marge de cette monstrueuse tragédie, les Sudekum et les Hervé concilient le bestial égoïsme étatique des monarchies et des républiques avec les grands principes de la démocratie et de l’Internationale. Ils sont seulement prisonniers de situations plus fortes qu’eux. La parole revient au canon et l’autorité à l’épée ; le droit des populations figure dans les pages de la Guerre Sociale et de l’Arbeiterzeitung, complices de plus ou moins bonne foi de la tromperie vis--à-vis des prolétaires, mais sur les champs de bataille rugit le droit sans règles, le droit du plus fort, et on lutte sans exclusion de coups.
Est-ce, comme le disent certains, la vieille rivalité des races qui survit et nous oblige encore à rectifier les plans et les voies de l’Internationale ? L’histoire démolit-elle le vieux Manifeste de Marx ? Non. Ces pages dictées en 1848, alors que brûlaient les revendications ethniques et nationales, sont aujourd’hui encore plus vraies. Où sont les races et les nationalités ? Dans beaucoup d’armées elles luttent toujours sous la même unité finale des militarismes d’État. Peu de socialistes ont refusé de combattre. C’est vrai. Mais combien d’hommes appartenant à des races et des nationalités opprimées ont-ils refusé d’embrasser le fusil qui devait défendre l’oppresseur ? Quelle terre asservie s’est-elle insurgée ?
Toute conscience et tout sentiment de liberté et de fierté humaines ont dû s’incliner sous le joug de cette très moderne tyrannie. Il n’y a plus que des soldats. Les soldats ne savent pas pourquoi ils combattent ; ils doivent combattre. Ils sauront plus tard l’infâme inutilité de leur sacrifice. Les conditions du monstrueux conflit sont aujourd’hui peu susceptibles de changer. Mais aucun avantage ne pourrait compenser cet énorme gâchis de vies humaines et de richesses. Nous-mêmes, révolutionnaires convaincus, nous ne saurions souhaiter une libération des prolétaires qui coûterait la vie à la moitié des opprimés qui ont pris les armes pour s’insurger. Et pourtant beaucoup de révolutionnaires qui sont aujourd’hui pour la guerre se disent pacifistes !
Et beaucoup de réformistes et de démocrates sont aujourd’hui pour la guerre, alors qu’ils refusaient d’offrir à la cause sacrée du Socialisme la vie de quelques prolétaires tombés dans la lutte de classe, et ils voudraient aujourd’hui en sacrifier des milliers dans une action qui, même si elle nous conduisait vers plus de liberté, serait toujours la voie la plus étrangement indirecte pour l’atteindre !
Mais nous, nous n’attendons de la guerre que l’exaltation du militarisme. Après un tel exemple, les démocrates, républicains et réformistes franchiront le Rubicon et s’allieront pour préparer la guerre dans les nations. Les grandes unités militaires des États seront difficilement démantelées, et nous devrons réactiver la lutte de classe, plus difficile - mais peut-être plus âpre et plus décisive.
INTERVENTION ?
Mais venons-en aux socialistes fauteurs de l’intervention de l’Italie. Leur thèse sur la nécessité d’assurer la victoire de la Triple Entente n’a rien à voir avec le socialisme. Le « moindre mal » qui pourrait découler de cette issue du conflit n’a aucun rapport avec l’avantage qui découlerait pour les socialistes du fait de tenir tête au moins dans un grand État, et ne serait-ce qu’en profitant de circonstances particulières, à la marée belliciste. En leur concédant leur inguérissable francophilie et en admettant leur étrange conception de la guerre (nous demandons seulement à ces socialistes à quelle guerre ils s’opposeront, s’ils sont favorables à une intervention italienne sans nécessité et sans provocations), voyons un peu quelle est la portée de leur folle propagande belliciste. Que partent des volontaires, nous le comprenons. Ce sont des gens qui sont encore convaincus que le sort du monde se décide en massacrant les travailleurs qui revêtent l’uniforme du uhlan.
Mais, après tout, ils mettent leur peau en jeu, et ils doivent être respectés malgré l’évidente inutilité pratique de leur geste. Nous remarquerons pourtant combien il est difficile d’obtenir des socialistes qu’ils agissent directement en faveur d’un sacrifice même beaucoup moins grand que celui de sa propre vie, et nous nous demandons si au lieu d’exemples d’héroïsme conscient nous n’assistons pas à l’ivresse hypnotique du sang. Mais nous n’avons pas de mots contre les fauteurs criminels de l’intervention étatique. Désirer que quiconque, qu’il le veuille ou non, soit traîné à la frontière et exposé à la mitraille, et que la jeunesse austrophobe ou austrophile, ou même indifférente parce que trop occupée à affronter le tourment quotidien de la misère dans sa propre patrie, aille à la boucherie sans discuter, voilà qui est insensé, antisocialiste et inhumain. Déchaîner les misérables valeurs du militarisme d’État, renoncer à l’autonomie de parti ou de classe pour laisser toute direction à l’autorité militaire que nous avons toujours rêvé d’affaiblir et de détruire, ne plus être de libres pionniers de la Révolution pour devenir les prétoriens de Sa Majesté, ah ça non, même si la cause pour laquelle l’Italie entrerait en guerre était juste et sacrée - ce qui n’est pas le cas.
Pacifisme ? Non. Nous sommes des partisans de la violence. Nous admirons la violence consciente de ceux qui se dressent contre l’oppression du plus fort, et la violence anonyme de la masse qui se révolte pour la liberté. Nous sommes pour l’effort qui rompt les chaînes. Mais la violence légale, officielle, qui obéit aux choix arbitraires d’une autorité, l’assassinat collectif irraisonné, qu’accomplissent automatiquement les rangées de petits soldats lorsque résonne un ordre, alors que du côté opposé arrivent non moins automatiquement d’autres masses de victimes et d’assassins qui endossent un autre uniforme, cette violence que les loups et les hyènes ne connaissent pas, nous dégoûte et nous fait horreur. L’application de cette violence militaire aux millions d’hommes enlevés aux endroits de la terre les plus éloignés pour être livrés aux terribles aléas de cette guerre ne peut avoir d’autre effet que d’étouffer et détruire l’esprit de sacrifice et d’héroïsme auquel nous pourrons appeler demain les champions de l’insurrection prolétarienne - et qui n’a rien à voir avec la bestiale tendance à détruire, à tuer autant que possible, les yeux voilés par la fumée et par le sang.
Nous, pacifistes ? Nous savons qu’en temps de paix les victimes de l’injuste régime actuel ne cessent pas de tomber en grand nombre. Nous savons que les petits enfants des ouvriers sont fauchés par la mort parce qu’ils manquent de pain et de lumière, et que le travail a son lot de morts violentes tout comme les batailles.
Face à cela nous ne proposons pas de nous incliner avec une docile résignation chrétienne, mais de répondre par la violence ouverte à la violence hypocrite et masquée qui est le fondement de la société actuelle. Mais la violence sacrée de la rébellion, pour ne pas être un coupable sacrifice doit frapper juste et viser au coeur. Les milliers de communards tombés sous le plomb des versaillais sont bien morts. Mais envoyer au massacre au nom de la révolution un million d’hommes, en les livrant aux dominateurs d’aujourd’hui pour qu’ils soient engagés dans une entreprise au succès incertain, motivée par une discutable et poussive rhétorique, inconsciente et contradictoire, ne se justifie pas parce qu’on se dit sans attendrissements pacifistes, non, bon dieu ! : elle est l’œuvre insensée de bouchers pris de folie.
Contre cette guerre nous restons à notre poste, pour le socialisme, antimilitaristes demain comme hier et comme aujourd’hui, parce que nous désirons donner au sacrifice de nos vies, quand il serait nécessaire, une DIRECTION bien différente.