Dans notre numéro de mai-juin de l’année dernière, dans un article intitulé « Le tragique manège de la guerre de Lybie recommence à tourner », nous avons résumé presque neuf années (2011- 2019) d’événements, de luttes sociales et de guerres impérialistes dans le territoire libyen. A la fin de la seconde décennie, un nouveau et immense front de guerre s’est ouvert dans le pays, réduisant le territoire à un terrain de conquête de toutes sortes de mercenaires « très civilisés » et d’un rassemblement de potentats locaux en lutte ouverte les uns contre les autres.
Commencées en 2011 en tant que luttes sociales et politiques nées de la greffe de luttes ouvrières à partir d’Egypte, de Lybie, de Tunisie et d’Algérie, les révoltes nord-africaines (les « printemps arabes ») se sont ensuite étendues à tout le Moyen Orient. Face aux plages de la rive sud de la Méditerranée, une foule apeurée de migrants erre sur les rivages de l’enfer (une mer qui se transformera une nouvelle fois en un immense linceul) dans l’attente de bateaux, une foule de civils désarmés, hommes, femmes, enfants, prolétaires voués au désespoir et à la mort, et de prisonniers ayant échappé aux lager dispersés dans le désert, traversé par un réseau de gazoducs et d’oléoducs.
Après une suite d’affrontements politiques et sociaux, de lancements de missiles, de blocus maritimes et de bombardements aériens, l’alliance impérialiste formée par les puissances pétrolières de France, Italie, Grande-Bretagne et USA sous le commandement de l’OTAN, misérable association de bouchers et de brigands, a eu le dessus (et il ne pouvait pas en être autrement) sur le « Petit César » Khaddafi, qui gouvernait un Etat tout à fait précaire et, comme on dit aujourd’hui, « liquide », bouc émissaire d’un contexte bien plus grand que lui, destiné à s’affronter aux puissances internationales et aux réalités locales rebelles formées autour des matières premières. Et le pays a été mis à feu et à sang. Résultat final : la séparation en deux aires de l’espace côtier et de son arrière-pays désertique, riche en pétrole autour du golfe de la Syrte – la Cyrénaïque et la Tripolitaine. En peu de temps, la deuxième guerre de Lybie en 2014, puis la troisième en avril 2019, s’ouvrent une route de Bengazi vers Tripoli, véritable objectif sur la côte occidentale, convoité par le général Haftar.
Les affaires pétrolières sont donc au centre de la dynamique de la guerre, à laquelle sont intéressées la France et l’Italie, et celles géostratégiques qui s’avancent dans l’aire de la Méditerranée orientale, de Chypre à la Lybie. Ici convergent les intérêts non seulement de la Grèce et de la Turquie, mais aussi de la Syrie, du Liban et d’Israël, ainsi que de la Russie (avec ses bases militaires et stratégiques de Latakia et Tartus) et de la Chine (Pirée). La schizophrénie interventionniste prépare, en envoyant des armes, le partage de la Lybie, dont le cœur se situe autour des ports de Sirte et Misrata. Le jeu des alliances et des affrontements inter-impérialistes dans la région accroit la pression militaire générale, qui pousse rapidement les deux fronts l’un contre l’autre.
Au début du printemps 2019, la Lybie s’enfonce à nouveau dans le conflit armé. La fracture entre la capitale Bengasi d’Haftar (base de l’actuelle Armée nationale lybienne) et la capitale Tripoli de Serraj (base du Gouvernement soutenu par l’ONU et objectif d’une illusion fédéraliste) s’élargit avec le déplacement des combats vers la banlieue Nord-ouest de la ville de Tripoli vers l’aéroport international, et de là vers Sirte, tombée entre les mains d’Haftar. Cette faiblesse de la situation aboutit à l’appui des troupes mercenaires turques à Serraj, auquel répond l’« appel aux armes » du général Haftar. D’’une part et de l’autre, voilà les protecteurs de service des deux fronts, celui formé par la Russie, la France et l’Egypte, et celui des Saoudites et des Emirats Arabes (les plus importants acquéreurs d’armes américaines), aujourd’hui soutenu également par Erdogan. Tout en subissant l’attaque des missiles à Tripoli, qui fauche une trentaine de ses miliciens, Serraj élève la voix en imposant aux Européens de ne pas mettre le pied sur le sol lybien, parce que « ça suffit largement », pour le règlement de comptes, avec la présence turque des mercenaires djihadistes et l’utilisation des bases aériennes algériennes, à laquelle l’Algérie a donné son accord.
Dans le chaos qui a secoué tout le Moyen-Orient, de la Syrie au Yémen, avec des dizaines de milliers de morts, les manifestations funèbres (50 morts et 200 blessés dans la foule) ont représenté un corollaire et un accompagnement en protestant contre la mort de Soleimani et de sa suite. Comme on sait, la « vengeance patriotique » iranienne, les 22 missiles lancés sur les bases américaines en Irak, a eu comme « effet collatéral » les 176 morts répondant à l’abattage par la défense anti-aérienne iranienne du Boeing 737 des lignes ukrainiennes parti de Téhéran.
Le prolétariat irakien et iranien, qui dans les mois passés, s’était battu courageusement contre les classes dominantes des deux pays, en les accusant de corruption, d’appauvrissement de la population et d’exploitation des conditions de vie et de travail, et en protestant devant l’enchérissement des carburants, le rationnement du pétrole, les aides accordées à l’industrie pétrolière, avait connu l’ horreur qui était montée derrière son dos : au cours des affrontements, la répression avait provoqué de 350 à 1500 morts selon les sources, tandis que pendant toute une semaine Internet avait été éteint pour empêcher que les masses des différents endroits ne réussissent à sentir le pouls et les potentialités de leur lutte. Le gouvernement a ensuite dissimulé les données officielles concernant les victimes, mais on considère que la répression a été encore plus violente que celle de la « révolution khomeiniste » de 1979, lorsque partout les ouvriers de très nombreuses usines étaient entrés en lutte avec une extraordinaire détermination.
Mais qui était Soleimani ? Un général des « pasdaran », un engrenage de la répression et du pouvoir politique, bien inscrit dans le mécanisme des affaires économiques et religieuses : une sorte de « terminator », en Syrie, au Liban, au Yémen, actif dans la répression des protestations avec énormément de morts. Au cours de la guerre de Syrie de toutes ces années, les différents commentateurs lui ont reconnu une extraordinaire capacité opérationnelle dans un sens « anti-américain », qui aurait su « éroder » (c’est comme cela qu’on dit !) des espaces aux Etats Unis de Trump. En réalité le général a partagé avec les Américains la sale besogne de la répression, en liant ses milices avec les masses révoltées, et en attaquant les mouvements de lutte nés spontanément. Sa mort violente a renforcé la dictature de la classe au pouvoir, en lui offrant l’occasion de renforcer le sentiment nationaliste et religieux, en soudant la légitimité impérialiste, aussi bien iranienne et irakienne qu’américaine, et en collaborant avec les « oppositions » intérieures au régime : cette petite-bourgeoisie qui joue depuis des années à soutenir la bourgeoisie iranienne.
Par ailleurs la solution consistant à expulser les Etats Unis de l’Irak est une autre de ces boutades qui ne font plus rire personne et qui ne servent à rien : du même genre que le mot d’ordre « hors de l’OTAN ! ». Le gouvernement irakien ne peut pas le faire, car il est un « gouvernement de transition », obligé de démissionner par les protestations de rue. D’ailleurs, le metteur en scène actif de la répression au moyen du réseau des milices entraînées par lui-même a été justement Soleimani. La réalité, c’est que les USA ne partiront jamais, ni du Moyen Orient, ni de l’Afghanistan, ni de l’Afrique. Trump aboie : « Rendez-nous d’abord tout ce que nous avons dépensé pour vous !» . Il oublie que l’Irak des prolétaires et des désespérés de la Première et de la Deuxième guerres du Golfe a été mis en morceaux, tandis que la classe bourgeoise a été remise à sa place de travail. Avec la répression militaire et la paix des cimetières, s’use au Moyen Orient une armée de mercenaires, une montagne d’armes, un immense arsenal de missiles prêts à être lancés.
Tandis que les masses prolétariennes d’Iran ont montré, dans les jours qui ont suivi les funérailles de Soleimani et la mobilisation patriotique, qu’elles ne voulaient pas arrêter de manifester leur colère et leur décision de se battre contre ceux qui les affament, il faut que les communistes, en prenant ouvertement leurs distances par rapport à ces manifestations montées artificiellement, réaffirment que l’ennemi est en Iran et en Irak comme aux Etats Unis et en Israël, et dans tous les autres pays : l’ennemi c’est le mode de production capitaliste et c’est lui qui doit être détruit. Il faut donc que surgisse le besoin puissant de libération du prolétariat, et avec lui l’action décidée de défaitisme révolutionnaire qui attaque le militarisme bourgeois où qu’il se trouve. Et, sous la direction du parti de classe révolutionnaire, que renaisse la perspective de la prise du pouvoir et de l’instauration de sa dictature. Les prolétaires n’ont pas de patrie ! Le cri de combat ne peut être que le même de toujours : « Prolétaires du monde entier, unissons-nous ! ».
Il programma comunista, n°1 /2020