L’attaque atroce aux armes chimiques, qui n’a été et ne sera ni la première ni la dernière, et qui s’est produite le 5 avril contre un village de la province syrienne d’Idliv, s’est traduite par la mort de plus de 80 civils. Elle a été suivie par des représailles violentes, avec de nouveaux morts: 50 missiles lancés depuis des navires de guerre américains contre la base syrienne d’où provenait l’attaque chimique. L’action suivante des USA dans la région limitrophe entre Afghanistan et Pakistan, avec le déclenchement de la « Mère de toutes les bombes » (Moab), pour détruire les tunnels des djihadistes, a alarmé les Etats, qui ont vu là un sérieux avertissement adressé à la Corée du Nord et à la Chine. « La guerre est à nos portes! » ont écrit les journalistes « embedded », en désignant comme responsables du recours aux gaz, d’abord le dictateur Assad et son régime « corrompu », puis les métropoles impérialistes du Moyen Orient,« pas assez démocratiques ». Les chefs d’Etat ont montré aussi de la… compassion pour les morts, écrasés par le rouleau compresseur de la machine de guerre.
Quelques-uns ont levé au ciel leurs « mains propres » en affirmant leur propre innocence; quelques-uns ont parlé d’ »incident », en laissant entendre que… personne ne connaissait la présence de dépôts de gaz nervin dans le quartier. La machine du mensonge, comme dans toutes les guerres, s’est mise en marche, les poisons de l’information et de la contre-information politique et militaire se sont répandus partout, en affirmant la responsabilité de tel ou tel « ennemi ». Tout de suite, les machines de mort, les Etats bourgeois, se sont situés politiquement sous la couverture impériale russe ou américaine. Est aussi arrivée la condamnation quasi unanime de la « Communauté des Etats », l’ONU, l’égout où se mêlent toutes les eaux troubles de l’hypocrisie, de la violence, de la terreur, pour en sortir limpides comme de l’eau de source: et elle est arrivée pour convaincre pour la énième fois qu’il existe une institution qui se trouve en dehors des jeux de guerre, un endroit plus saint que des fonts baptismaux, le siège de la démocratie universelle des Etats, qui purifie de « tous les péchés du monde ».
« Cui prodest? Cela profite à qui?": telle est la question de l’universelle hypocrisie, qui accentue son propre mépris pour les enfants, les vieillards, les hommes et les femmes massacrés, de part et d'autre des fronts de guerre, en les appelant « boucliers humains » – cynisme qui a pour but d’alimenter et de justifier la riposte vengeresse. Les victimes des bombardements ont disparu comme de froides entités numériques, de même qu’ont disparu les 75 millions de morts de la seconde boucherie mondiale: disparus dans le néant, produits par la force anéantisseuse de la guerre bourgeoise, une force anonyme comme le capital.
Dans l’holocauste de ces années, on ne retient que les six millions de juifs des lager: le reste des cadavres épars sur toutes les plaines l’Europe et d’Asie est enfoui dans le silence. « A la guerre comme à la guerre! » dit la brute bourgeoise, en martelant dans les esprits des prolétaires l’idée que « la patrie est sacrée, comme est sacré le devoir de la défendre contre les ennemis ». Mais le silence n’est pas absolu: la vue est encore blessée par les milliers de monuments au soldat inconnu, comme elle est blessée par les milliers de monuments consacrés aux morts au travail. La guerre contemporaine ne s’abat pas seulement sur les soldats, mais aussi et surtout sur les civils. Elle s’abat tous les jours sur les prolétaires. "Cui prodest?» La « stratégie de l’anéantissement » domine horriblement: c’est le crédo du Capital.
Puisque la grande affaire nationale et internationale de la guerre ne peut pas militariser toute la population des « sans-réserves » en la poussant vers l’abîme, tous les non-combattants, les civils, contraints aux travaux forcés même en temps de guerre et aux services d’espionnage, deviennent aux yeux de l’ennemi du front opposé des « boucliers humains », coupables seulement d’exister. Ils servent à perpétuer dans un silence absolu la continuité de la puissance militaire de la classe dominante. Qu’elle appartienne à un camp où au camp opposé n’a aucune importance, parce que l’impérialisme d’un front n’est pas différent de l’impérialisme de l’autre. La Commune de Paris (1871) n’a pas eu de « boucliers humains », mais des combattants révolutionnaires: la puissance de feu des franco-prussiens de 1870-71 s’est abattue sans pitié sur les corps de nos camarades, les Communards. Les deux guerres mondiales du 20ème siècle ont été aussi des massacres de masse. Tous ceux qui dans les guerres modernes capitalistes comptent le nombre de morts, en les réduisant à une ethnie, à une race, à un groupe religieux, dissimulent volontairement le caractère de classe des conflits. Cette opération de comptabilité au rabais constitue la vraie, la seule négation de l’Holocauste humain, c’est-à-dire de l’Holocauste de Classe des 19ème et 20ème siècles. A eux s’ajoute, au cours des nombreuses décennies passées depuis la fin du second massacre mondial, l’actuel assassinat de masse au Moyen Orient.
La bourgeoisie mondiale réunie à l’ONU crie au scandale pour l’usage « interdit » des armes chimiques, alors que le bilan en Syrie s’élève à 400 000 morts, en majorité civils, et à des centaines de milliers de blessés, à des millions de ceux qui ont échappé à la mort, de fugitifs et de reclus, payés des milliards d’euros pour être enfermés dans ses lager. Tous ensemble (les bandes syriennes d’Assad, les Américains toujours volontaires, les soldats russes, les milices syriennes, iraniennes, saoudites et celles de l’ISIS, sont en train d’accomplir un horrible massacre en alimentant la guerre avec le pétrole comme moyen de paiement et d’échange, avec la production guerrière et les immenses arsenaux d’armes fournis par le capital financier occidental. Dans ce charnier, on essaie d’empêcher de toutes les façons que le front des migrants ne traverse la Grèce, l’Adriatique et les Balkans, pour se reverser sur l’Autriche, la Hongrie, la Slovénie et autres pays de la civile et démocratique Europe, que ce fleuve ne déborde les murs, les barbelés, les quais des chemins de fer, les autoroutes barrées par les armées, la police, les forces de l’ordre…
Les fronts de guerre du Moyen Orient sont ouverts dans tous les Etats, depuis l’Egypte à travers le Sinaï, depuis le Yémen à travers l’Arabie saoudite. Dans le pays du Croissant Fertile ne renaitra plus aucune Syrie, aucun Irak, aucun Kurdistan: la frontière turco-syrienne est désormais une immense terre de personne, d’Alep à Mossoul. Dans le grand territoire surtout désertique qui mène de Damas à Homs, à Palmyre, à Alep, à Raqqa, à Kobané, puis de Mossoul à Bagdad, après avoir traversé les « fleuves du milieu », le Tigre et l’Euphrate, jusqu’à ce qu’ils se rejoignent à la frontière Irak-Iran, il restera une blessure ouverte et difficile à guérir, et surtout une tragique instabilité. Plusieurs demandent une « enquête démocratique internationale » sur le bombardement avec des armes chimiques, on invoque la « souveraineté violée » de la Syrie par les missiles américains. Tandis que les kamikazes de l’ISIS se font exploser en Egypte et en Russie et fauchent encore des civils dans les rues de Paris, de Bruxelles, de Berlin ; tandis que tout le territoire lybien est coupé en morceaux au nom du pétrole; tandis que des foules de migrants, en traversant la Méditerranée, se noient par milliers avec leurs charrettes, les criminels de guerre envoient des porte-avions et des missiles au large de la péninsule coréenne.
Et nous oublions peut-être la région du Caucase, la frontière russo-ukrainienne, la Crimée ? Non, nous n’oublions rien.
Le prolétariat moyen-oriental est las de subir cette répression sans fin, il est las de ces massacres et de ces destructions, et le prolétariat mondial ne peut pas continuer à fermer les yeux sur tout cela. Aucun Etat bourgeois ne lui est ami: seuls sa classe et son parti le sont. Cette guerre, qui se prolonge à l’infini et s’abat sur le corps des prolétaires désarmés doit être arrêtée. Mais les seuls moyens qui servent cette perspective sont le défaitisme et la guerre révolutionnaires. Tandis que l’éternel réarmement remplit les arsenaux et que la destruction s’étend dans les rues, la patience quotidienne du prolétariat doit être abandonnée: le prolétariat doit s’organiser en se préparant à la lutte, car l’espoir illusoire d’un salut franciscain de paix qui a été cloué sur sa poitrine ne peut pas continuer d’être sa croix: l’« espoir » ne peut consister que dans l’ abandon de tous les drapeaux nationaux, la désobéissance à tous les ordres de l’ennemi de classe (les classes dominantes nationales), la désobéissance absolue, le défaitisme ouvert social et politique vis-à-vis de l’Etat bourgeois.
Il n’y a pas de paix dans le cimetière yéménite
Depuis 2011 les protestations, les cortèges, les manifestations deviennent toujours plus fréquents. Les attentats contre les mosquées et les immeubles du gouvernement et un an plus tard les affrontements au cours des « printemps arabes » se concluent avec le passage du pouvoir au vice-président Mansur Hadi. En novembre est signée la démission de Saleh : sa présidence par intérim aboutit à la formation d’un gouvernement commun avec l’opposition. En 2013, la Conférence du dialogue national affronte la « transition gouvernementale ». Mais en 2015 le Yémen retombe dans le chaos, quand s’intensifient les attaques des rebelles chiites Houthi, qui se sont renforcées dans le Nord du pays avec une tentative de coup d’Etat, soutenue par l’Iran et dirigée par l’ex-président Saleh.
Pour arrêter l’avancée des Houthi dans la « guerre civile » yéménite, les Saoud mènent une guerre éclair, jamais réalisée auparavant, avec le soutien de dix pays arabes, pour ramener au pouvoir Mansour Hadi en détruisant les rares ressources et les équipements militaires des insurgés chiites et en prenant totalement le contrôle de l’espace aérien yéménite. En octobre 2015, un rapport d’Amnesty International accuse l’Arabie Saoudite de crimes de guerre au Yémen pour avoir utilisé des bombes en grappe et avoir bombardé des écoles et des cliniques, en rasant villes et villages et en détruisant les populations au cours de la « guerre civile » entre les différentes factions. Un an plus tard, les mêmes protagonistes déclarent vouloir reconstituer le « légitime gouvernement du Yémen ». Les massacres, du Nord au Sud, frappent au contraire la totalité du pays : d’une part les forces des Houthi, qui contrôlent la capitale Sana’a, alliées aux forces fidèles au président Ali Saleh, et de l’autre les forces loyales au gouvernement Mansur Hadi qui siège à Aden, font du pays un immense désert, avec des dizaines de milliers de blessés et environ trois millions de déplacés. Quelle « légitimité» nationale, quelle « recomposition sociale » ? Une gangrène consume un corps social autrefois appelé « l’Arabie heureuse », et maintenant réduit aux pires conditions de la pauvreté et de la faim. Une « guerre civile » avec des alliés comme l’Iran et les Hezbollah libanais d’une part, et d’autre part un front de grandes et petites puissances moyen-orientales et africaines, et de super-puissances comme les USA, la Turquie, la France, le Royaume Uni et le Canada. Toutes responsables de l’immense cimetière moyen-oriental.
Qui attaque qui ? L’impérialisme agite la menace de la guerre totale
Le point critique des préparatifs de guerre se reconnaît au lancement d’une dizaine de drones et de missiles au cœur du système pétrolier saoudite : cela concerne toute la région qui va du Golfe Persique, à travers le détroit d’Hormuz, jusqu’au Golfe d’Oman, une région sur laquelle donnent tous les Etats du Golfe. Il s’agit des installations pétrolières de Saudi Aramco. L’attaque du 14 septembre, la cinquième, est la plus grave de celles effectuées de mai à septembre : elle a été suivie, le 11 octobre, par une attaque de deux missiles contre un pétrolier iranien au large de Gedda. Menace de guerre ou actes de guerre ? Lors de la première attaque ont été endommagés quatre pétroliers, dont deux saoudites, au large des Emirats Arabes. La seconde est une attaque par drones contre deux stations de pompage d’un oléoduc en Arabie Saoudite, dans la troisième deux pétroliers sont torpillés au large d’Oman, dans la quatrième il s’agit de puits à la portée des Emirats, sans conséquences pour la production, la quatrième est une attaque lourde avec drones et missiles contre des gisements et des installations pour le travail du brut entre Ryiadh et Bahrain. Et ce n’est pas la guerre ? Les conséquences sur l’élévation du prix du brut ne se font pas attendre : de 62 dollars le baril il grimpe à 67,5. Les installations frappées sont les équipements d’Abqaiq et Kurais, dont le premier est le véritable cœur du système pétrolier d’Arabie Saoudite, avec une capacité de sept millions de barils par jour. Ryiadh affirme être prêt à remettre sur le marché deux des cinq millions de barils perdus.
A ce moment, un état de confusion agite le sommeil des chefs d’Etat, des ministres et des « directeurs spirituels ». Trump menace de déclarer une « guerre à outrance », pour défendre la maison des Saud, tandis que les Houthi s’autodénoncent : une autodénonciation à laquelle, semble-t-il personne ne croit. On menace de sanctions plus dures envers l’Iran, dans la mesure où ce seraient les fameux « Gardiens de la Révolution » qui seraient les responsables des bombardements : ces sanctions, nées à la suite de la rupture de l’accord sur le nucléaire avec Obama, qui concernait l’activité d’enrichissement des matériaux fissiles, matériaux et structures qui pourraient avoir été mis en vente par n’importe quelle puissance atomique, USA, Chine, Inde ou Pakistan. Le front diplomatique était donc alarmé : Hassan Rouhani et Mohamed Zérif, son ministre des affaires étrangères, mais aussi l’ONU et Mike Pompeo, le secrétaire d’Etat américain. Ce dernier dénonce les bombardements des installations pétrolières comme étant l’œuvre des Iraniens : pas directement, parce que les responsables pourraient justement être les rebelles chiites Houthi, qui se trouvent partout par petits ou grands noyaux en Syrie, en Irak, ainsi qu’au Yémen. Ce qui n’est pas convaincant et laisse perplexe, est la distance parcourue par les missiles : peut-être 1000 km. En effet les missiles pourraient aussi bien être partis du nord-est que du nord-ouest du Yémen, de même que du sud de l’Irak. Il ne fait pas de doute qu’avec une portée adéquate les missiles pourraient frapper les immenses arsenaux d’armes naguère fournis par les USA à l’Arabie, arsenaux dont la valeur monétaire s’élèverait à des centaines de milliards de dollars et qui disposent d’une force de destruction supérieure à celle d’un engin nucléaire. Ryad a investi des milliards de dollars dans les technologies militaires : à eux seuls ses systèmes de défense aérienne (Patriot) ont coûté environ 6 milliards de dollars. Et pourtant il n’a pas réussi à protéger ses plus importantes installations pétrolières.
La guerre au Yémen s’est donc transformée, depuis quatre ans, en un conflit entre les deux factions : les Houthi (chiites) et la coalition militaire dirigée par les Saoud.
Le pays est désormais coupé en deux (si ce n’est en trois, si on compte les bandes de l’ISIS répandues un peu partout, y compris au Yémen). Certains disent que la mèche aurait été allumée, qui au Yémen, qui en Syrie. Qui sont les protagonistes ? Il ne s’agit pas seulement de bandes de rebelles, de nationalistes, d’ethnies sans histoire, d’indépendantistes, d’autonomistes ou de congrégations religieuses. Si c’était le cas, il s’agirait d’un menu fretin incapable de posséder une « stratégie de fin de partie » caractéristique d’une grande puissance. Ceux qui guident vers l’abîme ces sous-classes dans le cadre de l’impérialisme mondial dominant, ce sont avant tout l’Iran et l’ Arabie Saoudite.
il programma comunista, n°3/2017